Anthony Phillips
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L’adaptation

Il y a quelque chose d’impressionnant chez Anthony Phillips, c’est la manière dont il arrive à s’adapter aux situations, et aux genres musicaux qu’il aborde.

Pour les situations, on se doute forcément qu’il s’agit des moments où Ant s’est fait en quelque sorte "dicter" sa conduite. Principalement sous contrats avec des majors, Ant a fait jaillir une poignée d’albums plus ou moins proches de la pop, parfois très décriés (y compris par lui-même), mais dont il n’a pourtant pas à rougir. La face A de Sides reste pleine de charme, à l’exception peut-être d’un "Side Door" un peu forcé. Le punchy "Um & Aargh", le doux "I Want your Love", l’élégant "Lucy Will" ou le reggaeisant "Holy Deadlock" sont autant d’exemples de tubes potentiels qui auraient pu apporter la consécration à Ant. Hélas, ce succès n’aura fait que décroître depuis The Geese & the Ghost, témoin d’une carrière qui allait évidemment se poursuivre dans l’ombre, loin des modes et de "l’air du temps". Invisible Men ne sera qu’une nouvelle concession faite aux majors, et l’opportunité de retrouver le succès sera encore plus vaine que Sides. Cet album si détesté, y compris par Ant lui-même prouve cependant, quand on l’écoute bien, que Ant pouvait faire plus que des chansons pop légères et "fun". Les mélodies romantiques restent de mise et il y a parfois une part de rêve ("Traces", "My Time Has Come") qui rappelle de plus belle qu’Ant ne s’est pas fourvoyé. Quant à New England, troisième et dernière concession pour Virgin cette fois, il est l’équilibre parfait entre la contrainte et la volonté de garder sa liberté. Si cet album sonne plus "chansons" que n’importe quel Private Parts & Pieces, ce n’est pas un hasard, et Ant aura placé tous les éléments de son génie à travers cette vingtaine de morceaux.

En dehors de ces albums faits pour plaire, observons maintenant les différents genres auxquels s’est essayé Ant durant sa carrière. Pour le folk et la new-age, pas de problème, ce sont deux genres dominants qu’il a suffisamment pris le temps de développer tout en ayant fait un gros coup pour chacun en ayant à peine commencé à l’aborder (The Geese & the Ghost pour le folk, Slow Waves, Soft Stars pour la new-age).

Pour le rock progressif, il faut creuser un peu plus. The Geese & the Ghost n’est pas rock, il n’en comporte que des parcelles à de courts moments. Wise After the Event en revanche possède ses "Birdsong and Reprise" et "Wise After the Event" qui restent des pavés exigeants très classieux. C’est peut-être encore plus flagrant sur Sides, notamment avec les "Sisters of Remindum" et "Nightmare" qui en plus d’être très inspirés, sont des morceaux sur lesquels Ant exploite à fond le potentiel de ses excellents musiciens de l’époque, le batteur Michael Giles et le bassiste John G. Perry en particulier. La "Scottish Suite" enfin, est le dernier exemple d’une tentative de morceau rock progressif, bien que mélangé avec du folk. C’est sur ce type de morceau que la guitare électrique de Ant se fait la plus hargneuse, comme au temps de "The Knife" avec Genesis. On attend toujours une suite à ces essais concluants (trente ans quand même !).
La musique dite "classique" maintenant. Là encore, c’est un genre très développé, aussi bien en configuration orchestre (Tarka, Slow Dance) qu’en piano seul (Ivory Moon, Soirée). Et l’on ne peut encore une fois que rester émerveillé devant cette faculté d’adaptation, quel que soit le contexte, Ant arrivant à marier parfaitement ses influences, le romantisme d’un Chopin avec l’audace d’un Debussy. La "Anthem" de Tarka et Slow Dance sont des tentatives un peu plus "dans l’air du temps", mais ça reste très en marge avec les productions de l’époque, et on retrouve cette élégance qui fait la force de nombreuses autres oeuvres de Ant.

De l’électro, Ant en a fait surtout pour 1984. La combinaison de synthétiseurs et de boîtes à rythmes (très) vintages peut aujourd’hui faire sourire, mais à l’époque c’était une révolution pour la poignée de fans qu’Ant avait dans le monde. 1984 est un de ces albums à écouter dans le contexte de sa création, et pour un essai entièrement home-made, se révèle être une réussite totale de plus.

La new-age est souvent ramenée à tort à de la musique de relaxation, la preuve Ant l’a parfois poussée comme sur Slow Waves, Soft Stars à de la recherche sonore dépassant le simple cadre du repos. En revanche, un album comme Time & Tide peut largement y prétendre, avec toutes ces nappes si majestueuses, les percussions et flûtes, et ce climat serein ne faisant que renforcer le sentiment de détente. On y gagne même un superbe clin d’oeil à la world-music.

Ca c’était pour les styles "par album", mais Ant a parfois opté pour le style par morceau. Il n’a pas hésité à toucher un peu à tout, de près ou de loin, et a toujours su garder son identité propre, entre intimité et délicatesse. On a parlé du slow, du reggae sur Sides. On peut maintenant parler du hip-hop sur A Catch at the Tables : "Bouncer", sans chant, mais avec cette boîte à rythmes très sèche et appuyée, typique du genre, et du coup l’originalité de cette 12 cordes qui est pourtant un instrument très utilisé par Ant. Sur Dragonfly Dreams, il y a ce "Night Song" où Ant tente d’aborder les ambiances éthérées du métal symphonique... sans le métal. Il convient ensuite de noter les nombreux "essais" notamment présents sur The Archive Collection volume 2. Pour le jazz, on avait déjà eu droit à des bribes sur le court "Quango" de Dragonfly Dreams, mais cet esprit est encore plus développé sur "Fantomas Opening Theme", où l’on retrouve aussi la batterie de John Silver, le deuxième batteur historique de Genesis. Ant s’est souvent essayé aux musiques hispanisantes dans ses pièces de guitares, notamment sur Antiques et Slow Waves, Soft Stars, mais on franchit un nouveau palier avec "Vic’s Tango", qui porte bien son nom. Le mouvement musical phare de l’Argentine est traité à la manière "phillipsienne", avec des guitares acoustiques et un soutien de boîte à rythmes du même type que celle qu’Ant utilisait au début des années 80. Enfin, on doit citer la "Desert Suite" qui elle aussi porte bien son nom, puisque Ant s’amuse avec un thème de guitare sur un mode mélodique oriental. C’est léger encore une fois, mais il faut bien le dire, loin d’être dénué de charme. Quand on est amateur de l’intimisme cher à Phillips, ces démos et morceaux semblant plus improvisés qu’inachevés lui ont permis de se lancer dans diverses directions qu’il n’aura certes pas beaucoup exploitées, mais qui renforcent l’attachement qu’on peut avoir envers lui.

Et puis il y a encore une fois, en relation avec le thème de ce petit dossier, cette faculté d’adaptation hors-normes qui l’éloigne de toute dépersonnalisation. Comprendre que sous la contrainte ou dans la recherche, Ant arrive à rester lui-même, et c’est avant tout pour ça qu’on l’adore...

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